Accueil du site > Editorial > l’enfant-médicament

l’enfant-médicament

écrire à l'auteur A. S. Cohen

Le monde de l’actualité fonctionne d’une manière supersonique. De même les lois votées à l’assemblée nationale : "la poule pond des oeufs" dit un juriste. Ici ou là les luttes revendicatrices se multiplient : les magistrats font grève, les séances judiciaires sont suspendues. Cela fera jurisprudence sans doute. Dans les pays arabes les foules se rassemblent sur l’Agora pour chasser leurs tyrans. Et puis voilà subitement qu’apparait l’enfant médicament. Avec son cortège de questionnements, politiques, éthiques, bioéthiques, scientifiques, médiatiques, etc etc.... De quoi s’agit-il en fait ? L’histoire demande quelques éclaircissements, un EFFORT DE SYMBOLISATION. La naissance d’un enfant médicament dans la région parisienne, par l’équipe du Professeur FRIEDMAN, un des précurseurs des bébés éprouvettes. Le problème : une famille d’origine turque qui a enfanté de deux enfants, un garçon et une fille, atteints d’une maladie grave d’origine génétique - le pronostic vital de ces enfants est en jeu - Dans ce contexte la tendance des familles est d’essayer encore d’enfanter un enfant sain, ce qu’expliqueraient les lois de la génétique : une chance sur quatre d’avoir un enfant sain. C’est là que la science se penche sur le problème pour essayer de l’améliorer voire de le résoudre. La technique scientifique dans ce cas : produire trois embryons selon la technique de la fécondation in vitro. Ces trois embryons ont un capital génétique sain, ce qui n’exclut pas les mutations génétiques par la suite. Deux embryons sont implantés dans l’utérus de la mère. Le troisième sera éliminé. Dans les deux embryons implantés, l’un est porteur d’un potentiel thérapeutique pour le frère malade. Il se trouve que c’est cet embryons qui se développera dans le ventre de la mère et donnera neuf mois plus tard la naissance d’un joli petit garçon. Le placenta et le cordon ombilical de cet enfant vont guérir la maladie génétique du frère. Et comme l’opération a réussi, la soeur espère aussi bénéficier de l’aubaine d’une prochaine naissance dans la famille. Cette expérience qui associe naissance saine et thérapeutique, s’est faite selon les règles de l’art médical. Elle signe les progrès de la science. Elle permet de libérer d’une souffrance une famille en prise à un problème considérable. Elle s’est réalisée dans un contexte qui respecte le colloque singulier entre une famille qui prend sa décision et une équipe soignante qui propose son savoir technique et relationnel. Et puis l’enfant parait dans le contexte que l’on sait - politique : la loi bioéthique votée à l’assemblée nationale en 2004 permet ce genre de pratique. Elle inscrit dans le texte : L’ENFANT-MEDICAMENT- Elle le désigne ainsi bien avant sa naissance. Tollé général ! Ne pourrait-on pas nommer cet enfant autrement. Le discours religieux prend le relais : l’enfant sauveur tel Jésus. Certains même voient apparaître "la main de dieu", celle qui a permis à l’embryon thérapeutique de se développer sainement dans le ventre de la mère au détriment de l’autre embryon. Comment appeler cet enfant ? Par ailleurs, les médecins, les malades et leurs familles ne peuvent que se féliciter des progrès de la science, qui soulagent la souffrance humaine. Même si le cas est exceptionnel, le propos reste universel et concerne tout le monde. Et la psychanalyse ? Elle n’a pas à s’occuper de problèmes de santé publique voire de bioéthique. Elle peut comprendre que chacun se débrouille comme il peut pour soulager sa souffrance avec l’aide de la science médicale. Mais déjà le processus se développe - on entend parler de 80 cas en attente en Belgique - on parle de banques de placenta et de cordon ombilical. On commence à fantasmer sur les bébés médicaments pouvant répondre à la demande de la chirurgie des greffes. On imagine un vaste marché international où régneraient l’argent et la mort. Des questions éthiques se posent alors fortement relayées par des questions portant sur L’EUGENISME : la sélection des êtres humains par la science. Heureusement l’enfant-médicament échappe à tous ces problèmes. Il est légal. Il est le signe des progrès de la science. Il échappe à l’eugénisme car : la maladie des enfants précède le traitement - il n’y a pas eu de sélection de l’embryon thérapeutique - il répond à "la règle de trois" embryons. Donc tout est en ordre. Dans cette histoire il n’est pas question de subjectivité. Quid de la singularité de l’enfant ? Quid du désir de ses parents ? Comment va t-il construire sa subjectivité ? Sera-t-il souvent malade ? Prendra-t-il des médicaments toute sa vie ? Sera-t-il médecin ou infirmier ? Contractera-t-il une nouvelle maladie génétique ? En effet comment peut-il échapper à la SURDETERMINATION que sa naissance lui pose à tous les niveaux ? Bien sûr, il s’agit d’une situation inédite. Mais c’est peut-être là où la psychanalyse a son mot à dire. Il y a des faits d’expérience clinique autour de :
- malaise dans la civilisation : tout progrès se paye d’une façon psychique : angoisse, culpabilité, dépression. A la culpabilité du sauveur répond la culpabilité du sauvé.
- l’articulation du désir des parents avec celui de l’enfant. Ce n’est pas le même désir. L’enfant doit trouver sa propre voie.
- l’enfant-médicament des problèmes relationnels des parents.
- l’enfant-médicament de la douleur d’une mère ayant perdu "son enfant". Françoise DOLTO et Salvador DALI en ont parlé dans leur temps. Et la liste n’est pas exhaustive. Reconnaître les progrès de la science, réfléchir aux questions éthiques, économiques, politiques qu’ils posent, ne veut pas dire renoncer voire dénier les problèmes subjectifs qu’ils suscitent pour la condition humaine. Humain, trop humain ! Cet enfant-médicament devenu enfant-symptôme, il nous pose problème. Car il nécessite un TRAVAIL DE SYMBOLISATION, dont nous n’avons pas le temps. L’accélération du temps justifie que le temps passe si vite, et flatte quelque peu le progrès de notre FAINEANTISME. Plus nous allons vite, moins nous travaillons !!!!