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TRESOR D’AMOUR Philippe SOLLERS Editions Gallimard 2011

écrire à l'auteur Agnès Beisson

"Trésor d’amour", ce pourrait être le nom d’un parfum. On imagine la pub : toile de fond, Venise, l’amoureux retrouve sa belle au lever du jour, il arrive en vaporetto, elle l’attend au débarcadère. A moins que ce ne soit au coucher du soleil, il sirote un Bellini en terrasse, elle accourt entourée d’une nuée de pigeons. Retrouvailles, baisers passionnés, l’effluve les entoure, les nimbe d’une auréole qui les désigne comme les élus. Les stylistes ont créé un objet fétiche, une gondole en verre de Murano avec son gondolier qui s’encastre grâce à un système ingénieux : la version mâle et femelle d’un même jus dont on ne sait quels éléments la composent et qui promet d’être unique tant il se mêle à l’alchimie hormonale du désir. On tremble à cause de la finesse du verre et on admire sa déclinaison en teintes subtiles. Le prix n’est jamais mentionné mais l’objet est reconnu comme "l’incontournable", il rejoint la panoplie des musts qui identifient le raffinement des élites et d’ailleurs quand on aime on ne compte pas, c’est bien connu. Le Luxe fait rupture avec la trivialité des amours branchées, des rencontres sur le Net où le logiciel opère la pré-sélection après analyse du formulaire d’inscription. Le scénario de la pub "Trésor d’amour" se décline : les amants se séparent avec chacun sa partie du talisman, zoom dans la chambre d’hôtel sur le marbre de la tablette de l’immense salle de bain, elle sourit, caresse doucement la gondole parée de son gondolier. Le monde dans sa perfection tient là, entre ses mains, le trophée des amours éternelles ! Pardon Monsieur Sollers de mercantibiliser votre livre ainsi, mais les lectrices ont des fantaisies. Ainsi il est plaisant de partager votre univers au cours de ce voyage de 124 pages, d’y rencontrer du beau monde inauguré par ce petit poème vénitien : "Douleur d’amour ne dure qu’un moment Trésor d’amour dure plus que la vie." Alors que dire du temps des cerises : "Chagrin d’amour dure toute la vie" ? Autrefois quand les écrivains étaient moins médiatiques, qu’ils n’étaient pas contraints à faire la promo sur les plateaux télé, nous n’avions d’eux, dans le meilleur des cas, qu’une photo au dos de l’ouvrage. Nous n’avions pas ainsi à nous accommoder d’une image qui quelquefois nous trouble parce qu’elle ne ressemble pas à celle que la promiscuité de la lecture permet de construire. Quelquefois le discours de l’écrivain est moins audible que sa prestation littéraire mais pour vous c’est l’effet contraire qui se produit parfois. Le grand lettré nous entraîne chez Stendhal, les affres de l’amour - passion qui le consume - Sollers consomme - Minna, femme érudite qui sait se taire pendant qu’il travaille, répondre quand il a une question. Pertinente, pas encombrante, une sereine qui se donne sans chichis quand ils se rencontrent, rien à voir avec son ancêtre qui se laissa idolâtrer sans céder un pouce de terrain. A chacun son style, le mérite du second consiste à nous ramener vers le premier, gommer un peu l’exercice des lectures imposées, revisiter la littérature, se réconcilier avec. Stendhal décline les formes de l’amour comme un clinicien, s’il avait le vent en poupe aujourd’hui, le ministère de la santé lui commanderait un audit dans un souci de prévention. Un jour le ministère s’intéressera à la douleur et à l’anéantissement. L’amour-passion sera dans le collimateur. Peut-être en viendra-t-on à modifier quelque chose dans le génome ou bien on interdira aux mères de s’occuper des enfants mâles pour qu’ils ne dérapent pas avec leurs décès prématurés comme Henry et Henriette. Peut-être alors, même l’Unesco sera chargée du programme et Venise deviendra un musée avec visite restreinte. Quelque part une statue de Sollers aura été érigée en catimini par quelques aficionados. D’ailleurs quelques siècles plus tard, un écrivain parlera de lui, un trésor d’amour du futur, sorti dans la torpeur d’un monde sans parfum. Celui-là aura retrouvé les bagues autrefois acquises par Sollers et Minna dans la petite boutique d’antiquités dévolue aux gondoles en verre de Murano du XXIème siècle. Agnès Beisson

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